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Histoire d’être au parfum,

Personne ne pourrait contester l’utilité des cinq sens dont nous disposons, ils nous permettent d’être immergés dans notre environnement. Alors, certainement que chacun s’est livré au petit jeu de savoir quel sens il serait prêt à abandonner si on ne sait quel impératif l’y obligeait. Tout le monde semble attaché à la vue comme la prunelle de ses yeux, et beaucoup sacrifieraient l’odorat, jugé comme mineur. Quelle erreur ! La vie serait un calvaire, soudain sans relief pour une personne frappée d’anosmie, c’est-à-dire de perte de l’odorat. Alors non, trois fois non, le nez n’est pas un organe mineur. Mais il est vrai que l’homme moderne a sans doute perdu « de vue » l’intérêt de l’olfaction.

Il fut un temps préhistorqiue où tous les sens étaient en éveil, l’odorat permettait aussi de juger subjectivement du danger potentiel à consommer tel ou tel aliment inconnu. Il mettait le chasseur sur la bonne piste et le préservait des mauvaises rencontres. Au même titre que les autres sens, il a sans doute contribué à la survie de l’espèce. Il serait intéressant de suivre le cheminement qui a réduit au fil du temps l’odorat à sa simple fonction de plaisir. À nous les bonnes odeurs pour l’agrément, et ouste, plein de grosses claques aux « mauvaises » odeurs qui ont été chassées impitoyablement avec une nette accélération à partir de la seconde moitié du XXème siècle et ses décennies de révolution hygiéniste.

On réalise peu dans nos sociétés occidentales la place accordée aux parfums. Comme l’omniprésence de la musique ou des images, celle des senteurs a pris une place étonnamment importante.


Enfin, le parfum, voilà un thème qui parle à tout le monde (qui ne se parfume pas ?) alors qu’ils sont peu nombreux ceux qui parviennent à exprimer leurs impressions olfactives. Invisible et pourtant bien présent, le parfum invite à raconter des histoires et à se raconter soi-même ; il fait appel à la mémoire intime de chacun, à des émotions et à des sensations éprouvées un jour, souvent lors de l’enfance. L’odorat est le sens, longtemps jugé archaïque, par lequel nous accédons le plus directement aux souvenirs. Il « alerte, renseigne, rassure », souligne la parfumeuse Patricia de Nicolaï.

Se mettre au parfum, c’est un peu comme apprendre une langue étrangère. Du vocabulaire, quelques expressions idiomatiques, un peu de grammaire, de l’histoire (celle de la parfumerie et des usages des senteurs) et… beaucoup de pratique : voilà de quoi explorer ce monde aussi étrange que familier. Car rien ne remplacera jamais la fréquentation des grands « jus » et la familiarisation avec les matières premières utilisées pour les composer.

Le parfum témoigne aussi des usages d’une époque, d’un rapport au corps et au monde. Donner une vue d’ensemble de la parfumerie du 20ème ou du 21ème siècle n’est pas pour autant une chose aisée : plus de 500 parfums voient le jour chaque année. Alors, au diable l’exhaustivité ! Belles matières et partis pris olfactifs, grands classiques et parfums dits de niche.

Se parfumer, ce n’est pas seulement se soucier de son corps ou faire preuve de coquetterie, c’est aussi projeter une idée que nous nous faisons de nous-mêmes. Le parfum est « un jeu entre ce qui protège et ce qui dévoile », écrit très justement Colette Fellous dans son histoire de Guerlain. Se montrer en se donnant à sentir comme on se donne à voir ; et se cacher derrière cette parure qui fait de nous ce à quoi nous aspirons à ressembler.